Le label « Prix Juste Producteur » : Recréer du lien et garantir l’avenir de notre agriculture locale
Le label « Prix Juste Producteur » entend garantir une rémunération équitable aux producteurs locaux tout en offrant aux consommateurs une réelle transparence sur la valeur de leur achat. Nicolas Ancion revient sur la genèse du label, son fonctionnement et les défis qu’il doit encore relever.
Redonner du pouvoir aux agriculteurs
Le label n’est pas né d’une simple intuition marketing. Pensé et géré au sein du Collège des Producteurs*, ce dispositif est issu d’une volonté de reprendre en main la construction du prix de vente. Nicolas Ancion, référent économique de la structure et responsable du label Prix Juste Producteur, rappelle le contexte de cette création : « Le label s’appuie sur un double constat. D’une part, les consommateurs de produits équitables Nord-Sud souhaitaient avoir un référentiel similaire pour soutenir les producteurs locaux. D’autre part, le secteur agricole traversait une crise avec d’énormes enjeux de viabilité à long terme. Les producteurs ont donc interpellé le gouvernement par rapport à la problématique d’une juste rémunération. Lassés d’avoir perdu leur pouvoir de négociation dans les rapports de force, ils voulaient un outil concret.»
Cette convergence d’intérêts a permis de poser les fondations d’un nouveau contrat de confiance. « Les producteurs locaux voulaient montrer aux consommateurs qu’à travers l’achat d’un produit, ils pouvaient s’assurer de la pérennité de leur ferme. Nous avons donc répondu à ce double besoin : garantir la transparence pour le consommateur et sécuriser l’outil de travail du producteur grâce à un prix rémunérateur. »
Le label est ainsi devenu une référence économique intéressante pour légitimer des relations commerciales basées sur le respect strict des coûts de production, y compris la main-d’œuvre.
La méthode : comment objective-t-on un « prix juste » ?
Loin des slogans flous, le label s’appuie sur une méthodologie comptable rigoureuse pour définir la réalité d’un prix équitable. Nicolas Ancion détaille les deux approches utilisées : « Il y a deux méthodes principales. La première concerne le dossier individuel d’une ferme, où l’on objective le prix de revient selon sa propre réalité économique, ses coûts et sa comptabilité. La seconde s’applique aux modèles coopératifs, avec des installations standardisées (comme des étables avec le même équipement et la même performance) où l’on établit un prix de revient moyen, lissé et transversal. Dans ce cadre-là, on invite les producteurs qui auraient un coût de production plus élévé que le prix lissé à ne pas se lancer dans cette filière-là, parce qu’ils seraient hors cadre. »
Sous-jacent à cette analyse mathématique, un principe fondamental : la juste reconnaissance du travail fourni. « Le calcul repose sur une comptabilité analytique spécifique à l’atelier concerné. On prend en compte tous les coûts liés à la production et on y intègre un coût horaire de travail équivalent, au minimum, à celui défini au sein de la commission paritaire 144 (soit un ouvrier agricole non qualifié). L’objectif est de garantir que le gérant puisse au moins se rémunérer à ce niveau, même si dans les faits, il porte également des responsabilités d’entrepreneur. »
L’exigence : se distinguer du simple affichage de communication
À l’heure où les labels se multiplient, « Prix Juste Producteur » tient à réaffirmer sa singularité et sa complémentarité avec d’autres démarches comme le bio. Sa force réside dans le ciblage des contrôles et la composition des produits certifiés. « Notre label est complémentaire au bio et poursuit le même objectif que le commerce équitable international : faire vivre les producteurs. Ce qui nous différencie, c’est que nous contrôlons spécifiquement le premier acheteur pour nous assurer que le producteur est bien rémunéré en sortie de ferme. »
Par ailleurs, 100 % du produit (avec une dérogation exceptionnelle fixée à 80 % minimum) doit être composé de matières premières payées au prix juste. « Le processus de contrôle débute par une demande de données initiales, suivie d’un audit annuel. Lors de cet audit, nous vérifions les factures, les volumes et nous réalisons un bilan de masse (ou bilan matière) pour nous assurer que les volumes achetés au prix juste correspondent bien aux volumes de produits finis vendus. »
La formule séduit. Le label affiche aujourd’hui une solide dynamique économique avec des perspectives positives. « Actuellement, nous comptons 418 producteurs et 827 produits labellisés. Le chiffre d’affaires généré par ces produits tourne autour de 50 millions d’euros. Ces chiffres évoluent constamment au fil de nos audits. Nous visons une croissance continue, comprise entre 5 % et 10 % par an, tant par l’arrivée de nouveaux producteurs que par l’augmentation du chiffre d’affaires interne. »
Au-delà des statistiques, le label transforme le quotidien des exploitants. Nicolas Ancion partage avec enthousiasme l’exemple de la Ferme Halleux, située près de Nandrin, qui a développé une boucherie à la ferme employant une dizaine de personnes. « Lorsqu’ils ont lancé leur boucherie, ils ont communiqué sur leur labellisation en expliquant à leurs clients que cela garantissait une vraie réflexion pour pérenniser l’avenir de la ferme. Cette démarche a généré environ 500 partages sur les réseaux sociaux, ce qui est énorme pour une PME. Leurs clients ont vraiment répondu présent et ont soutenu l’initiative. »
Pouvoir d’achat et habitudes : pourquoi le prix juste peine à s’imposer
Cependant, le déploiement du prix juste se heurte à de puissants freins, à commencer par le pouvoir d’achat des ménages. S’y ajoutent un rythme de vie effréné et un déficit d’information qui poussent le consommateur, perdu au milieu de milliers de références, à acheter par « réflexe conditionné ». Il n’est pas évident de poser un acte d’achat à chaque fois réfléchi, même pour des consommateurs pourtant très conscientisés. Si les obstacles restent importants côté consommateurs, les enseignes de la grande distribution commencent à opérer une transition. « La grande distribution se sensibilise à l’approche « Prix Juste Producteur », comme dans le cas de la filière qualité de Carrefour pour ses poulets, » confirme Nicolas Ancion.
Circuits courts : l’après-Covid et la suite
Sur la trajectoire des circuits courts depuis la pandémie, Nicolas Ancion se montre lucide sur l’effet de mode qui a suivi l’engouement initial : « Ça a été un peu mal vécu par le secteur en post-Covid, parce que tout le monde a eu des étoiles dans les yeux, et puis c’est fort retombé. J’ai l’impression qu’il y a un peu de cynisme qui s’est installé : on attend juste la prochaine crise, que les gens reviennent, puis on sait bien qu’ils repartiront. »
Il nuance néanmoins avec les retours de terrain les plus récents : « Quand je discute avec beaucoup de magasins, le retour est quand même bon pour le moment. Les commandes suivent. Ce n’est pas comme il y a un an et demi, où il y avait de moins en moins de commandes. Ici, ça repart un peu. » Le secteur bio, souligne-t-il, aurait ainsi renoué avec une croissance de 4,4% en 2025** – sachant que la moitié de ce volume continue de transiter par la grande distribution.
L’appel au citoyen : le réalisme économique au bout du caddie
Pour Nicolas Ancion, il est urgent de reconnecter les citoyens à la terre et de leur faire prendre conscience de l’impact direct de leurs choix de consommation. Interpellé sur l’hésitation légitime des ménages face aux rayons, sa réponse est un appel au réalisme : « Si vous n’achetez pas aujourd’hui un produit à un prix juste à côté de chez vous, demain ce producteur ne sera plus là. L’alternative serait d’utiliser nos impôts pour les faire vivre, ce qui revient à sous-traiter la gestion de ce budget sans en avoir la maîtrise. L’objectif est de ramener de la compréhension en faisant le lien direct entre l’acte d’achat et la viabilité du secteur agricole de demain. Malheureusement, on constate aujourd’hui que beaucoup de consommateurs sont totalement déconnectés du monde agricole et ne connaissent pas les réels coûts de production. »
Pour soutenir le monde agricole, le geste d’achat doit s’accompagner d’une démarche humaine et d’un effort collectif d’éducation à l’échelle de la société. « Il faut soutenir en achetant, bien sûr, mais aussi en multipliant les échanges et les rencontres directes avec les producteurs. Au-delà de ça, le grand défi est l’éducation. Il faut mettre en place des stratégies pour éduquer toutes les strates de la population et toutes les tranches d’âge. D’ailleurs, de petites actions, comme aller acheter les légumes chez le maraîcher, à côté de chez soi, peuvent initier chez les citoyens une réflexion beaucoup plus globale sur leur consommation quotidienne, un désir de consommer des produits plus sains et nutritifs. »
Propos recueillis le 9 juillet 2026 par Samuel Poos, Project manager du Trade for Development Centre d’Enabel.
* Le Collège des Producteurs est une structure professionnelle au service des filières agricoles et horticoles wallonnes.
Ses missions visent à structurer l’économie, favoriser la concertation et diffuser l’information afin de renforcer la création de valeur, la résilience et la transparence des filières.
Le Collège agit comme une interface B2B entre les acteurs de la chaîne alimentaire. Il facilite les échanges et les dynamiques collectives entre producteur·rice·s, transformateur·rice·s, distributeur·rice·s et acteur·rice·s institutionnel·le·s, de l’amont à l’aval.
** Source : BioWallonie -https://www.biowallonie.com/documentation/etudes-statistiques/chiffres-du-bio/
Photos : Prix Juste Producteur

