Du lait déversé aux supermarchés coopératifs : la nouvelle vague du commerce équitable belge

10 septembre 2026In Articles, Communiqué de presse

Flash-back : 2009, la crise du lait bat son plein en Europe. Des images chocs frappent les esprits. En Belgique, des millions de litres de lait sont alors déversés sur les prairies par des agriculteurs au bord de la faillite. La raison ? Des prix proposés aux fermiers en dessous des coûts de production. 

Rien, ou si peu, n’a changé aujourd’hui, et la perspective de l’accord de libre-échange UE-Mercosur a cristallisé la colère paysanne : dès décembre 2024, plusieurs milliers d’agriculteurs ont envahi les rues de Bruxelles, et la mobilisation a repris avec la même intensité un an plus tard. Ces révoltes ont placé la question du revenu paysan au cœur du débat politique, validant le plaidoyer défendu depuis des décennies par les acteurs du commerce équitable local. Pour les producteurs de lait, la crise structurelle s’est de nouveau aggravée en 2025-2026. En avril 2026, le prix moyen du lait conventionnel en Belgique était de 39,5 €/100 L (-27,6% en un an), tandis que le revenu moyen du travail des producteurs wallons n’a atteint que 14,2 €/100 L sur les douze mois précédents.

Les agriculteurs de nos régions réclament donc eux aussi un prix et un commerce équitable. Et les consommateurs belges y sont favorables : selon le baromètre 2024 du commerce équitable publié par le Trade for Development Centre d’Enabel, 68% des personnes vivant en Belgique considèrent que le commerce équitable devrait également concerner des produits d’agriculteurs belges ou européens.

1. Des ventes qui se remarquent et un paysage en mutation

En Belgique, les ventes de produits équitables locaux commencent à se faire remarquer. Sur les 40,6 euros dépensés par personne en Belgique en 2025 en produits équitables, environ 10 euros vont aux produits d’origine belge, ce qui traduit une évolution structurelle du secteur. 

1.1. Quatre dynamiques convergentes

  • A la fois la présence d’initiatives émanant des producteurs locaux, comme Fairebel ou le label « Prix Juste Producteur » ;
  • L’émergence d’initiatives locales par les organisations « historiques » du commerce équitable et l’ouverture de certains labels internationaux au commerce équitable local. Oxfam-Magasins du monde développe ainsi sa gamme « Paysans du Nord », tandis qu’Oxfam Fair Trade et Ethiquable (via sa marque terra etica) adaptent leurs chartes aux producteurs européens. Max Havelaar France, Fairtrade Italy  et Fair for Life développent également des projets pilotes pour les filières locales.
  • L’intégration de critères du commerce équitable dans des labels bio : Naturland Fair et FairBio (Allemagne), Bio Equitable en France, etc. 
  • Par ailleurs, certaines initiatives de circuits courts (comme Paysans-Artisans et les autres membres du collectif 5C) ou encore les supermarchés coopératifs et collaboratifs (comme Beescoop, Coopéco, Vervîcoop…) pourraient être considérés comme faisant partie de la sphère du commerce équitable. Le Collectif 5C fédère désormais 39 coopératives citoyennes (contre une vingtaine il y a quelques années), représentant environ 12 000 coopérateurs, 1 350 producteurs partenaires et plus de 300 points de distribution. Le réseau est reconnu et financé par la Région wallonne depuis juillet 2025 comme l’une des cinq fédérations sectorielles de l’économie sociale.

1.2. Des niveaux d’exigence différents

Le commerce équitable « classique » Sud-Nord avait déjà montré sa multiplicité, avec par exemple des organisations ne travaillant qu’avec des producteurs marginalisés organisés en coopératives et d’autres autorisant l’agriculture de contrat ou certifiant de grandes plantations. Il en va de même dans le commerce équitable local belge et européen. Si toutes les organisations s’emploient à rémunérer équitablement les producteurs, si pratiquement toutes travaillent avec des producteurs organisés, les divergences se font jour au niveau du modèle agricole (agroécologie ou pas forcément), de l’attention portée à la traçabilité physique des produits, de la taille des exploitations, etc.

2. Des leviers structurels pour dépasser le marché de niche

Le secteur public (écoles, hôpitaux, administrations) représente un marché captif très important et la législation sur les marchés publics permet désormais d’intégrer des clauses sociales et environnementales.
Parallèlement, la société civile belge expérimente depuis 2024-2025 des projets de Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) : des mécanismes de caisses communes où les participants cotisent selon leurs moyens et reçoivent un budget alimentaire à dépenser dans des commerces conventionnés sur base de critères de durabilité et de justice sociale. Ces initiatives, testées notamment à l’ULB, pourraient constituer un excellent débouché pour les producteurs locaux en créant une demande solvabilisée et orientée politiquement vers des filières justes.

3. Quatre défis à anticiper

3.1. La prise en compte du bien-être animal ?

Le lait et la viande équitables ont fait entrer des produits du monde animal dans le champ de ce commerce solidaire, ce qui à terme obligera les organisations de commerce équitable à détailler des critères relatifs au bien-être animal. Oxfam Fair Trade anticipe déjà cette évolution en exigeant de ses partenaires qu’ils respectent les droits des animaux.

3.2. La cohabitation des produits « Sud » et des produits « Nord »

Les produits équitables locaux viendront-ils concurrencer les produits équitables provenant habituellement des pays du Sud. C’est ce risque qui avait jusqu’à récemment poussé les réseaux de producteurs Fairtrade à ne pas ouvrir la plus connue des labellisations du commerce équitable aux produits du Nord.

Pour des produits comme le café, le cacao, la question ne se pose pas puisque ces produits ne peuvent être cultivés qu’en zones tropicales. Mais pour les fleurs, le vin, le miel ou certains jus de fruits ? Pour le miel, l’offre européenne est inférieure à la demande. Donc tant qu’à faire venir le miel d’ailleurs, autant qu’il soit équitable. Pour le vin et les jus de fruits, typicités organoleptiques et goûts liés aux terroirs mis à part, les bilans carbone et l’empreinte écologique des produits provenant de différentes zones géographiques sont à considérer. Il s’agit là d’un débat bien trop vaste pour être développé ici, d’autant que les modes de productions sont aussi à prendre en considération. Un produit bio issu de l’agroécologie provenant du Sud et transporté par bateau (voire par voilier cargo) pourrait avoir une empreinte écologique moindre qu’un produit venant d’Espagne issu de l’agriculture industrielle.

Concrètement, la « cohabitation » ne semble pour l’instant pas poser trop de problèmes.  A part le remplacement d’un jus de pomme chilien par un jus de pommes belge, Oxfam-Magasins du monde, par exemple, distribue des produits « Nord » complémentaires à sa gamme originelle. Le commerce équitable local ne doit pas être vu comme un concurrent du commerce équitable Nord-Sud, mais comme son complément naturel. Et rêvons un peu, à long terme, le développement parallèle du commerce équitable local dans les pays du Sud pourrait absorber une partie des produits qui ne pourraient plus être commercialisés via la grande exportation.

3.3. Une multiplication des labels et une image brouillée

C’est indubitable, l’émergence du commerce équitable local fait apparaître de nouveaux labels comme Prix Juste Producteur en Belgique, Bio Equitable En France ou Agri-Ethique chez nos voisins, et amène certains labels comme Biogarantie à se positionner sur ce créneau. Le tout dans un contexte où  le commerce équitable « classique » Sud-Nord en compte déjà plusieurs (Fairtrade, Fair for Life, Symbole des petits producteurs, WFTO, etc.) et où les consommateurs affirment qu’il y a trop de labels, qu’il est difficile de s’y retrouver.

Cette multiplicité des labels a pour corollaire une plus grande variabilité, une plus grande diversité des critères. En devenant universelle, l’image du commerce équitable va donc aussi se brouiller, devenir moins lisible. 

3.4. La nécessité d’une législation ?

La France est l’un des seuls pays européen à avoir adopté une législation décrivant et reconnaissant la notion de « commerce équitable », et à l’avoir élargie en mai 2014 aux relations Nord-Nord. L’Espagne vient de lui emboîter le pas en intégrant pour la première fois une définition officielle et un statut juridique pour le commerce équitable (Comercio Justo) au sein de la Loi intégrale pour l’impulsion de l’économie sociale, adoptée par le Congrès des députés. Cette mesure, qui coïncide avec les 40 ans de la première boutique de commerce équitable ouverte en Espagne, fixe un cadre clair afin d’éviter les dérives commerciales et le fairwashing, en définissant strictement les « entités de commerce équitable » comme les organisations dont la finalité essentielle est d’établir des relations commerciales fondées sur l’équité, la transparence et le dialogue. Tout comme en France, cette législation ouvre la porte au développement d’un commerce équitable « Nord-Nord » (agriculteurs locaux espagnols), complétant le modèle historique « Nord-Sud ».

Une telle législation par l’Union européenne permettrait de clarifier les choses, de sortir du flou autour de « qui fait réellement du commerce équitable et qui n’en fait pas ? » et ainsi se doter d’un cadre permettant à de nouveaux acteurs de se lancer de manière un peu plus sécurisée dans ce type de commerce. Cela permettrait aussi au consommateur de distinguer les produits issus ou non du commerce équitable et de servir de référence aux pouvoirs publics désireux de les favoriser dans le cadre d’appels au marché.

L’avancée espagnole fournit d’ailleurs à la Commission européenne et aux réseaux internationaux (World Fair Trade Organization, Fairtrade International) un modèle juridique concret pour standardiser les règles du commerce équitable à l’échelle des 27 États membres.

Depuis sa création, il y a plus de septante ans, le commerce équitable a connu une évolution constante, toujours en quête de plus de pertinence. Il atteint aujourd’hui une dimension universelle, avec des pratiques adaptées aux différents contextes locaux. S’il fait systématiquement le lien avec l’agriculture biologique et des pratiques agroécologiques, il pourra devenir un important levier pour accompagner les paysans et paysannes, au Sud comme au Nord, dans une transition vers une agriculture soutenable. 

4. Semaine du commerce équitable : le local en action

L’édition 2026 de la Semaine du commerce équitable compte de nombreuses activités en lien avec la thématique du commerce équitable de produits locaux belges et européens. 

4.1. HORECA et créations gastronomiques

Plusieurs entités impliquent directement les professionnels de la restauration pour démontrer que la gastronomie peut être à la fois responsable, équitable et ancrée dans son territoire :

  • Braine-le-Comte
    L’action « Je cuisine local et équitable » met au défi les restaurateurs de la ville de créer un dessert intégrant au moins un produit du circuit-court local et un produit issu du commerce équitable. Le prix est plafonné à 9 € pour démontrer l’accessibilité de cette démarche.
  • Soignies
    L’opération « Saveurs locales à la carte ! » mobilise les établissements de l’HORECA en centre-ville. Des menus et plats locaux et équitables y sont proposés, tandis que des QR codes et des supports visuels permettent de valoriser l’histoire des producteurs.
  • Herzele
    Un « Pop-up Fairtrade Restaurant » éphémère est organisé lors de la foire locale. Le menu fait dialoguer solidarité internationale et locale, en combinant la cuisine palestinienne (dattes, huile d’olive) avec des ingrédients de fermiers bio locaux, comme les tomates de Flandre orientale.
  • Comines-Warneton
    Le Collège de la Lys propose un « Banquet Gastronomique Inclusif ». La section Hôtellerie-Restauration, travaillant de concert avec les résidents de l’ASBL Le Village (personnes en situation de handicap), cuisine un menu « Fair & Local » à partir d’ingrédients sourcés par l’Agence de Développement Local (ADL).

4.2. Éducation, jeunes et sensibilisation scolaire

Le public scolaire et étudiant est encouragé à se reconnecter à l’origine de son alimentation :

  • Bruxelles & Wallonie
    Le projet pédagogique « De l’amphi à la terre » organisé par l’ASBL écoconso propose à des étudiants de l’enseignement supérieur d’aller à la rencontre de producteurs et de coopératives agricoles belges. Des exposés et des dégustations comparatives entre produits conventionnels et locaux y sont organisés.
  • Jette
    Dans le cadre de la campagne Sweet Revolution, les élèves de la section Hôtellerie et Alimentation de l’école « Joie de Vivre » prépareront un dessert avec des ingrédients bio, locaux et équitables. Il sera intégré au menu de leur restaurant didactique public « Crocq Midi ».
  • Namur
    L’internat Asty-Moulin accueillera une soirée événementielle. Après un jeu pédagogique sur l’industrie textile, les jeunes de la région namuroise dégusteront un apéritif et un repas 100 % dédié au commerce équitable et composé de produits locaux, dans une démarche zéro déchet.
  • Soignies
    L’éducation se fait sur le terrain avec des enfants de primaire invités à réaliser des crêpes aux produits locaux à la Ferme des Ânes et des Sens. Des classes visiteront également le Verger du Sirieu pour un pressage de pommes locales suivi d’une dégustation de cake aux pommes, et utiliseront des farines wallonnes lors d’ateliers sur l’alimentation de demain.

4.3. Rencontres citoyennes, marchés et dégustations grand public

Des moments de partage invitent le grand public à questionner ses pratiques à travers des découvertes gustatives et sensorielles :

  • Wanze
    La bibliothèque communale accueillera un « Déjeuner littéraire équi/local ». Les citoyens pourront s’attabler au cœur de l’exposition pour déguster un petit-déjeuner combinant pain, beurre et fromages d’artisans locaux, et café, thés ou fruits exotiques issus du commerce équitable.
  • Mons
    Une approche double est proposée. D’une part, la représentation théâtrale « Notre(sur)vie en terre agricole », jouée par de véritables agriculteurs hainuyers, sera suivie d’une dégustation de leurs produits. D’autre part, une journée détente mettra en lumière des cosmétiques naturels issus du circuit court belge (savons, soins), couplée à un coin gourmand local et équitable.
  • Etalle
    L’ADL Habay-Etalle-Tintigny organisera directement dans les magasins locaux des dégustations gratuites, croisant produits équitables (café, chocolat) et produits locaux, pour inciter les consommateurs à modifier leurs habitudes d’achat quotidiennes.
  • Neufchâteau
    À l’occasion de la diffusion du spectacle « Le procès du Commerce Équitable », un buffet paysan composé de produits locaux et équitables sera offert pour célébrer les 10 ans d’obtention du titre de « Commune du Commerce Équitable » par la ville.